La réalité est que l’armée thaïlandaise a rarement été sous contrôle civil. Ce qui est pire, c’est que les généraux ont plus de pouvoir aujourd’hui qu’ils ne l’ont eu pendant des décennies. Après avoir fait plus de coups d’État que n’importe quelle armée moderne, les points de vue de l’armée thaïlandaise sont encore pris en compte dans tous les calculs politiques. Et alors que son budget a plus que doublé depuis le coup d’État de 2006, les événements d’avril et mai ont montré que sa compétence et son attachement aux valeurs démocratiques sont au ban de l’analyse. Si la Thaïlande souhaite toujours devenir une démocratie, cela doit changer. Dans une démocratie réelle, la plupart des citoyens n’ont aucune idée de qui est le chef de l’armée dans leur pays - et ils sont encore moins confrontés à la possibilité d’un coup d’État et aux quotidiennes menaces du chef de l’armée.
Nous ne sommes certainement pas les premiers à souligner que l’armée thaïlandaise ne fonctionne pas comme instrument de défense extérieure, mais plutôt comme une garde privée qui protège l’établissement de Thaïlande (qui comprend en premier lieu les généraux) face aux aspirations démocratiques du peuple. Cette position confère à l’armée le rôle de veto ultime dans le réseau du pouvoir politique en Thaïlande.
Bien que le Centre ait pris l’habitude de se dépeindre lui-même ainsi que sa domination du système politique comme un produit de la Thainess , son fonctionnement est loin d’être uniquement thaïlandais. En fait, les forces armées thaïlandaises sont génétiquement liés au leadership militaire brutal de pays comme le Brésil, le Chili et l’Argentine durant les années 1970 et au début des années 1980. Dans son livre La militarisation, la démocratie et le développement , Kirk Bowman décrit les dictatures militaires latino- américaines en ces termes :
- premièrement, il y a une longue et durable tradition des forces sécurité en Amérique latine présentant une valeur quasi spirituelle appelant à protéger les citoyens de la Patria [1] à partir des valeurs progressistes pour renforcer les valeurs traditionnelles conservatrices [...] Les militaires latino- américains ont une longue tradition de mise au point interne et de pouvoir autoproclamé souvent consacrée par la Constitution pour passer outre les gouvernements civils, les droits de l’homme, les droits politiques dans le cas ou la « Patria » est perçu comme menacé.
- deuxièmement, l’Amérique latine a été fortement affectée par les actions et les politiques des États-Unis [...], [qui] ont vraiment mis la pression pour que les armées latino-américaine combattent leurs ennemis internes.
- troisièmement, des pays [...] avec des environnements de menaces internes difficiles et des menaces extérieures limitées verront s’affaiblir les institutions civiles ainsi que la capacité de l’État, et une armée tournée vers l’intérieur aura une propension à s’emparer du pouvoir politique.
Autrement dit, l’analyse de Bowman devrait paraître familière aux observateurs de la vie politique thaïlandaise. Tout comme les "« caudillos » des armées d’Amérique latine, l’armée thaïlandaise n’a jamais eu peur de violer les droits de l’homme, de commettre des massacres, de faire des coups d’État militaires quand la démocratie menace l’établissement et les intérêts conservateurs qu’elle incarne. Grâce au soutien américain et aux menaces extérieures limitées, au cours des dernières décennies, l’armée thaïlandaise s’est elle-même totalement engagée à maximiser ses propres moyens et son budget au détriment de la primauté du droit, des institutions civiles, de la capacité de l’État, et des libertés du peuple thaïlandais.
La différence est que tandis que des pays comme l’Argentine, le Brésil et le Chili (sans parler de la Corée du Sud et de Taiwan) ont été sous contrôle civil pendant deux décennies ou plus (le Brésil a récemment élu un ancien guérillero qui a été torturé par l’armée lors de la dictature militaire des années 1970), tandis qu’en Thaïlande, l’armée demeure aussi forte, brutale et continue à se mêler de tout comme avant. En effet, il est de plus en plus difficile d’imaginer l’avenir de la Thaïlande comme une nation démocratique et développée tant qu’une organisation si puissante, si corrompue, et si désireuse de retourner ses armes contre son propre peuple continuera d’exister.
En fin de compte, la dissolution totale des forces armées - suivant l’exemple donné par des pays comme le Costa Rica et, plus récemment, le Panama - peut s’avérer plus facile que de tenter de réformer une institution qui s’obstine à empêcher la Thaïlande de devenir un pays normal.
Robert Amsterdam Traduit de robertamsterdam.com
