
Certains auteurs estiment qu’il existe dans le tourisme de prostitution un archétype des rapports coloniaux. Inspirés par certains mythes racistes et sexistes, les voyageurs avides d’expériences sexuelles cherchent à actualiser les stéréotypes de la femme asiatique soumise, de la femme africaine sauvage ou de l’homme noir chaud dont le sexe serait surdimensionné. En ce qui a trait aux rapports de pouvoir entre l’Occident et ses colonies, ils se perpétuent dans les relations inégales entre les touristes du Nord et les femmes et les enfants prostitués du Sud. Selon Franck Michel, le nouveau colonisateur ne se caractérise plus par son casque colonial ; il l’a troqué pour le short à fleurs. Bref, la conquête n’est plus celle de l’espace géographique, mais celle de l’espace corporel.
Le tourisme sexuel : définition et historique
Le terme « tourisme sexuel » a fait son apparition dans le vocabulaire vers les années 1980. Bien que cette expression renvoie à une image exotique et érotique du voyage, elle n’est, en fait, qu’un euphémisme : c’est un tourisme qui exploite la prostitution des femmes et des enfants à l’étranger.Il existe des divergences sur la façon de définir le tourisme sexuel ; elles portent notamment sur les questions de l’intention et des motivations. Néanmoins, la majorité des auteurs s’entendent sur le fait que le tourisme sexuel est la consommation d’une activité sexuelle tarifée au cours d’un voyage à l’étranger. Selon une étude de l’Unicef. En Asie du Sud-Est, entre 70% et 80% des touristes masculins en provenance du Japon, des États-Unis, d’Australie et d’Europe occidentale, visitent cette région d’abord pour des rapports sexuels tarifés. Rien ne laisse présager une décroissance du phénomène.
La pratique du tourisme sexuel n’est pas apparue subitement, elle est depuis ses débuts un commerce largement organisé. En effet, les premiers lieux exploités pour le tourisme de prostitution ont été les anciennes bases de « repos » pour les soldats. D’abord utilisées par les militaires japonais dans les années 30 et durant la Deuxième Guerre mondiale, puis par l’armée américaine lors de la guerre du Vietnam, ces « maisons de réconfort » ou « rest and recreation facilities » étaient des lieux dits de « repos » où en réalité des milliers de soldats profitaient à moindre cout du corps des femmes et des fillettes asiatiques.
En 1967, le Bangkok Bank Monthly Review estimait que cinq millions de dollars américains avaient été dépensés dans les rest and recreation facilities de la Thaïlande. En trois ans seulement, le montant d’argent dépensé dans ces lieux de « repos » a quadruplé pour atteindre la somme de 20 millions de dollars. Il va sans dire que ces endroits de repos n’allaient pas devenir désuets une fois l’occupation américaine terminée.

Or, la guerre n’est pas le seul facteur facilitateur du tourisme sexuel ; il y a aussi les politiques économiques de la Banque mondiale. Au début des années 70, cette institution internationale a fortement recommandé aux pays en voie de développement d’utiliser le tourisme comme stratégie de croissance économique. La logique étant fort simple : les investissements directs étrangers et l’argent dépensé par les touristes engendrent dans le pays l’entrée de devises fortes, ce qui en retour permet l’achat de marchandises et l’échange sur le marché international, sans compter le paiement des intérêts de la dette qui ne peut être effectué qu’en devises fortes.
En Thaïlande, les résultats de cette stratégie se sont fait rapidement sentir. À la suite de son adoption, le nombre de visiteurs est passé de 630 000 en 1970 à près de 2,4 millions en 1985. De fait, en 1986, l’industrie du tourisme générait des revenus de près de 1,5 milliard de dollars américains, ce qui dépassait largement ceux de l’industrie du riz, jusqu’alors principale exportatrice du pays.
D’un point de vue purement économique, il ne fait aucun doute que l’utilisation du tourisme comme mode de croissance économique est une réussite, surtout si l’on considère que l’industrie du tourisme est la deuxième source de devises pour 46 des 49 pays les plus pauvres.
Néanmoins, cette croissance économique s’est effectuée au détriment du sort des femmes, des fillettes et des garçons des pays en développement.
L’industrialisation de la prostitution implique une « fabrication des marchandises » préalable à leur « mise en marché ». Des jeunes Thaïlandaises de 12 à 16 ans sont « enfermées dans des maisons closes, dans des conditions qui ressemblent à celles d’une prison. Il existe également des lieux d’abattage où la prostituée est vendue quotidiennement à vil prix à une quantité inouïe d’hommes, afin justement de l’abattre, de la briser définitivement, de l’anéantir psychologiquement ».
L’exécrable pactole
« Il existe certaines formes de divertissements que vous considérez être dégoutantes et honteuses, car elles sont des types de divertissements qui attirent les touristes […], mais nous devons le faire parce qu’il faut considérer les emplois que cela créera. » Ces paroles prononcées par un Premier ministre thaïlandais montrent en quoi l’industrie du tourisme sexuel représentait, et représente toujours, un pactole. Il serait faux de croire que ce commentaire relève de la mégalomanie d’un seul homme. Certaines autorités gouvernementales ont même été jusqu’à parler de « sacrifier une génération de femmes » au profit du développement économique par le tourisme sexuel.Cette connivence entre les autorités gouvernementales, l’industrie du sexe et le secteur touristique est alimentée par le souci toujours plus prééminent d’une augmentation des recettes de l’État. À en croire les hommes cités, miser sur l’exploitation sexuelle des femmes et des enfants rapporte.

Face aux revenus exorbitants du tourisme sexuel, il ne faut pas s’étonner que certaines autorités gouvernementales approuvent ouvertement l’exploitation sexuelle de ses femmes et de ses enfants. Bien que la nature illicite et la banalisation de la prostitution rendent difficile l’obtention de données solides, il n’en demeure pas moins que les estimations actuelles sont suffisamment inquiétantes. Une étude publiée par l’Organisation internationale du travail (OIT) en 1998, évalue que les revenus du tourisme de prostitution en Thaïlande se situent entre 33 et 44 milliards de dollars américains par année. Pour plusieurs pays asiatiques comme la Thaïlande, les Philippines, l’Indonésie et la Malaisie, la prostitution représente de 2% à 14% du produit intérieur brut. Concrètement, l’importance relative de ces revenus excède ce que représente pour le Canada, en 2006, le secteur de l’agriculture, de la foresterie, de la pêche et de la chasse.
La cupidité créée par l’économie néolibérale engendre un trade off du droit des femmes et des enfants à vivre en sécurité et dignement au profit d’une croissance économique nationale.
Des retombées qui ne sont pas qu’économiques
Le tourisme sexuel impliquant des enfants est une réalité qui, malgré les campagnes de sensibilisation, ne cesse de faire des ravages.Selon des données de l’Organisation mondiale du tourisme (OMT), le tourisme de prostitution en Thaïlande représenterait 10% des cas d’exploitation sexuelle d’enfants et d’adolescents.
Le nombre d’enfants et d’adolescents prostitués pour le plaisir sexuel des touristes ou des locaux est effarant. En 2003 seulement, environ 200 000 enfants ont été impliqués dans l’industrie du sexe en Thaïlande. Ce qui représente environ 1,5% du groupe d’âge de 0 à 14 ans.
En Thaïlande, la prostitution d’un enfant engendre des revenus d’environ 9 281 bath par mois. Devant ce pactole, en apparence facilement gagné, il n’est pas surprenant d’assister à un exode rural. En effet, les habitants des régions pauvres des pays se déplacent vers les lieux touristiques dans l’espoir d’obtenir un meilleur revenu. À quel prix ? On sait que la Thaïlande détient le record du plus grand nombre d’abus sexuels commis par des étrangers. On sait en outre que des enfants sont devenus toxicomanes à l’âge de neuf ans, que d’autres ont été violés ou enchaines aux lits pour éviter qu’ils ne s’évadent.
Les gouvernements de l’élite thaïlandaise sont les promoteurs de ces trafics inhumains. C’est une des raisons pour lesquelles ils maintiennent les masses rurales du Nord et du Nord-Est dans la misère.