Le 19 mai, les militaires, chargés par le gouvernement putschiste d’Abhisit de « libérer » le quartier de Bangkok occupé depuis de deux mois par les manifestants, progressent sur l’avenue en tirant [1] sur les manifestants armés de lance-pierres et de cocktails bouteilles d’essence. Fabio touché par une balle s’effondre. Transporté par des collègues et des manifestants, il meurt de sa blessure à l’hôpital. Deux jours après la mort de l’Italien, l’Institut de médecine légale de la police effectue une autopsie. Le lendemain, le corps est incinéré, en présence de sa sœur Isabella, de ses amis et de ses collègues. Trois mois plus tard, la police refuse toujours de rendre publique l’autopsie.
« L’enquête n’est pas terminée », affirme le colonel Naras Savestanan, le numéro deux du Département des Enquêtes Spéciales (DSI), la police politique [2] thaïlandais, lequel se dit incapable de répondre à des questions aussi cruciales que le type de balles retrouvées dans le corps de Fabio, l’angle et le lieu d’origine du tir. D’autres questions concerne le positionnement des tireurs d’élite de l’armée qui ont abattu plusieurs manifestants ce jour-là et celui des mystérieuses « Hommes en noir » [3].
Qui a donc tué Fabio Polenghi ?
Une enquête menée par des collègues et des amis de Fabio donne quelques éléments de réponse. : -
Fabio a été tué par balles dans une zone ou les « Hommes en noir » auraient utilisé des lance-grenades M. 79, lesquelles ont tué au moins un militaire et grièvement blessé le journaliste canadien Chandler Vandergrift, et des M. 16.
Le 19 mai, ces Chemises noires occupaient la station de métro aérien Rajdamri, à environ 425 m de l’endroit ou Fabio a été tué (un fusil d’assaut M16 devient imprécis à partir de 100 m, sauf s’il est équipé d’un système de visée - lunette, laser...). Vers onze heures du matin, ce même jour, les centaines de militaires déployés pour l’opération de « nettoyage » progressaient dans la partie sud de l’avenue Rajdamri et au travers du parc urbain Lumphini au sud-est de l’avenue.
Des tireurs d’élite de l’armée, postés sur des bâtiments environnant Rajdamri, faisaient également feu sur les manifestants rouges et les dizaines de journalistes occupant l’avenue [4].« Il est plus que probable que le journaliste ait été touché par les soldats » sécurisant « , au niveau du sol, l’avenue Rajdamri. Je ne vois pas pourquoi des tireurs d’élite le prendraient particulièrement pour cible » estime un journaliste, expert des affaires militaires se trouvant avec les soldats quand ceux-ci remontaient l’avenue.
S’il est révélé un jour, le calibre de la balle qui a tué Fabio Polenghi n’est pas l’élément déterminant, car les « Hommes en noir » et les militaires peuvent avoir utilisé des armes similaires. En revanche, le point d’entrée de la balle, la configuration de la blessure, la distance et l’angle de tir, qui pourraient donner des précisions sur l’origine du tir, sont primordiaux. En l’absence de ces données, il n’y aura pas de certitudes sur l’identité de ceux qui ont tué le journaliste italien.
Le DSI, chargé du dossier, reste muette. Pourquoi ce département, proche du Parti démocrate du Premier ministre de la junte Abhisit, est-il aussi embarrassé par ce cas qui a attiré l’attention des médias internationaux et des organisations de défense des droits des journalistes ? Publier la vérité sur les circonstances de la mort du photographe serait gênant pour le gouvernement et pour les militaires qui contrôlent en sous-main le pays.
Le général Anupong Paochinda, issu du réactionnaire 21e régiment d’infanterie (Corps des gardes de la Reine), est chef de l’armée de terre depuis 2007. Il a été nommé peu après le coup d’État de septembre 2006 qui a évincé l’ex-Premier ministre élu Thaksin Shinawatra. Le 1er octobre prochain, le général Prayuth Chan-Ocha, frère d’armes d’Anupong et maître d’œuvre des opérations militaires meurtrières du 10 avril et du 13 au 19 juin derniers – 90 morts dont les journalistes Hiroyuki Muramoto et Fabio Polenghi et au moins cinq militaires - prendra la succession de son mentor à la tête de l’armée de terre. Pendant sept ans, l’élite du Corps des gardes de la Reine aura donc le contrôle du poste le plus puissant des forces armées du pays. Au service de la dictature militaire.
